69

Le XIXe siècle a bien connu le numéro de tête-bêche que figurent ces chiffres amusants.
« Que fait Bacchus quand, accablé d'ivresse, 
Son vit mollit et sur le con s'endort ? 
Soixante-neuf... et son vit se redresse,
Soixante-neuf ferait bander un mort » 
Parnasse satyrique, 18..
L'expression de ces salacités s'est prolongée tant bien que mal jusqu'à nos jours, mais la connotation égrillarde du chiffre paraît moins forte que naguère.


Coucher avec quelqu'un

Cette expression évoque la quiétude d'un lit, mais s'emploie depuis fort longtemps dans un cadre plus large :
« Quatre fois le jour il se couchait avec elle, et quelquefois au milieu des bois », raconte Tallemant des Réaux aux environs de 1660...


Des langues fourrées

Fourrer a un sens familier usuel : fourrer ses mains dans ses poches ou fourrer son doigt dans son nez.
La langue fourrée a le sens plus érotique de faire mouvoir sa langue à l'intérieur de la bouche du partenaire, comme dans un fourreau. Mais pourquoi ne dit-on pas fourrer une langue ?
Sans doute parce que la langue fourrée était un terme connu depuis toujours. Elle désigne un plat de charcuterie fait de chair de langue cuite dans une peau résistante.


Être au septième ciel

Connaître un bonheur sans partage, une félicité sans limite Y aurait-il sept ciels ?
Les Anciens, et même nos ancêtres du Moyen Âge, ignoraient la réalité de la voûte céleste et imaginaient ce qu'ils pouvaient expliquer. Pour eux, il y avait trois ciels : le zodiaque avec 12 constellations, la partie septentrionale qui en comptait 21 et la méridionale 27. Les théologiens admettaient également l'existence de trois cieux : l'air, résidence des oiseaux, lieu de formation des pluies et du vent ; le second était le ciel des astres fixés à une voûte solide en cristal pour laisser passer la lumière.
Au troisième ciel se trouvait le Créateur. Pendant longtemps, la locution fut être au troisième ciel et signifiait déjà connaître le bonheur, au Paradis, près de Dieu le Père.


Être porté sur la question

Être porté sur la chose
La chose en question étant bien entendu les plaisirs de l'amour, comme depuis longtemps on a pu être porté sur sa bouche ou sur sa gueule.
La question est donc ici un euphémisme de teinte plus intellectuelle dans un parler populaire qui singe les manies des gens instruits. Cette façon de dire ne semble pas avoir plus d'un demi-siècle d'existence.


Faire des folies de son corps

Débordements sexuels
L'expression est très ancienne (XVe siècle) et s'applique aussi bien aux hommes qu'aux femmes.
Au XVIIe siècle, Oudin en donne cette série de définitions : « Il a fait la folie, la faute — elle a fait la folie, elle s'est laissé embrasser vulgaire — elle n'a pas encore fait folie de son corps, elle est pucelle. Item, se dit des choses qui n'ont pas encore servi ». Plus tard, l'expression devint graduellement féminine, au point de prendre une allure désobligeante. En 1680, Richelet écrit : « Faire folie de son corps. Cette façon de parler se dit des femmes, et veut dire se prostituer ». Heureusement, on peut encore s'offrir des folies gratuites !!!


Faire des pipes

Cette expression est aujourd'hui de très loin la plus usuelle pour parler de la fellation. Son emploi, cependant, n'est pas attesté avant les années 40, où elle alternait avec faire des pompiers, particulièrement dans le milieu de la prostitution où elle semble avoir pris naissance.
Faire une pipe est à l'origine la façon courante, dans le langage des années 20 et 30, de dire rouler une cigarette ; avant l'usage pour tous des cigarettes toutes cousues — lequel ne remonte guère qu'aux années 60 — il était habituel sur tous les chantiers de faire une petite pause, le temps de s'en rouler une, de se faire une pipe, et de l'allumer. Comment le sens a-t-il pu glisser de cette action banale à l'autre, parmi les plaisanteries des douillettes maisons closes de papa ?
Il est du reste remarquable que la tabagie ait toujours été plus ou moins associée au libertinage, aux lieux de débauche, et ne général aux filles de mauvaise vie. Une femme qui autrefois s'exerçait à déculotter la pipe d'un homme — même sans sous-entendu paillard — la vraie pipe en terre, se donnait fort mauvais genre. La variante qui tend aujourd'hui à remplacer faire par tailler des pipes est directement modelée sur tailler une plume ; ce qui ne manque pas de donner à cette expression un air absurde de bon aloi !
Sans que rien soit assuré, on peut assez facilement rapprocher les deux choses : non seulement le roulage du tabac entre les doigts, à gestes méticuleux, évoque assez bien le tripotage d'une pine, mais surtout vient ensuite le léchage précis et délicat, du bout de la langue, tout au long de la cigarette, qui produit à lui seul une image assez irrésistible pour qu'elle jaillisse naturellement dans la gouaille des pipeuses professionnelles : « Tu veux que je te fasse pareil à ta petite queue, mon mignon ?... »


Faire des pompiers

Le verbe pomper était déjà connu au XIXe siècle pour exprimer la fellation. Alfred Devau note en 1864 la série alphabétique : Pomper le dard, pomper le gland, pomper le nœud. Toutes ces expressions sont encore bien vivantes, tant au sens propre que pour signifier l'exaspération. 
Les pompiers, par contre, ne sont apparus qu'au XXème siècle, et la première attestation du mot fut donnée par Cellard, en 1928. L'expression était même d'un usage courant dès la Seconde Guerre Mondiale : « Maintenant qu'elle était servie, qu'elle mordait hardiment dans ses biscottes, il n'y avait plus qu'à se retirer. Des lèvres à faire des pompiers qu'elle avait, pas d'erreur ! Je voudrais être biscotte... » (R. Guérin, L'Apprenti, 1946)
Le terme est toutefois aujourd'hui en perte d'usage. Le prestige de l'uniforme n'est plus.


Faire sa petite affaire

Assouvir une envie sexuelle
L'expression évoque de façon euphémique un coït banalisé et rapide.


Jouer à touche-pipi

Jeux enfantins pour adultes
C'est là une transposition gentillette de jeux enfantins dans un domaine adulte plus salace.
Faire pipi que relève Littré, est attesté d'abord par Delvau en 1866 « dans l'argot des enfants ».
Jouer à touche-pipi semble n'avoir été inventé qu'au cours des années 1920, avec une signification variable et extensible qui permet de ne pas préciser où le jeu s'arrête, de l'attouchement au coït.


Partie carrée

Contrairement à ce que l'on pense de nos jours, la notion de partie ne doit rien à l'anglais.
Au XVIIe siècle, le mot désignait de façon courante, parmi bien d'autres usages, une réunion de gens qui s'amusent : « se dit aussi de tous les autres divertissements où on engage certaines personnes, et à certains jours », dit Furetière. 
C'est ainsi que le mot fut compris jusqu'au siècle dernier : « Venez passer demain la journée avec moi, quelques uns de mes voisins s'y rassembleront pour faire de la musique, il en demeurera peut-être un petit nombre à souper ; si la partie vous plaît vous les imiterez », Caylus, Les Manteaux, 1746
De même, une partie carrée était alors simplement formée de quatre personnes : « On appelle une "partie carrée" celle faite de deux hommes et deux femmes seulement pour quelque promenade, ou quelque repas » (Furetière, 1690).
Ce sens a vécu sans sous-entendus paillards jusqu'au XIXème siècle — du moins la paillardise n'était-elle pas nécessairement incluses dans les prémices.
Cependant la notion de partie carrée spécifiquement prise au lit — ce que l'on appelle aujourd'hui plus prosaïquement l'échangisme — s'était introduite dans les chaumières dès la seconde moitié du XVIIe siècle : il n'y a aucun doute sur les intentions à l'évocation d'une partie carrée...
L'expression est demeurée en grand usage jusque vers les années 50 ; elle paraît vieillotte aujourd'hui, et comme entachée d'indécence.
On lui préfère son dérivé partouze...



Partouze

La partouze est aujourd'hui une activité sexuelle collective, sans égard au nombre des participants — à partir de trois, cela s'entend.
Le mot s'emploie du reste assez librement par tout débordement sexuel, de préférence avec témoins, ces récréations étant en principe l'apanage des classes aisées de la société.
Jacques Cellard fait apparaître cette acception dès 1925 : « Figure-toi que les gens de la haute ont inventé un vice nouveau. Tous ces blasés ne prennent plus grand plaisir à faire ce que vous pensez ; le ragoût, pour eux, c'est de se le regarder faire entre eux. On appelle ça "La Partouze" ! » (Galtier-Boissière, La Bonne vie, 1925, Cellard).


Prendre son fade

G. Esnault le relève aussi en 1850 au sens de ration : « un petit fade d'eau-de-vie », ou encore en 1899 : « Il a son fade » pour « il est ivre ».
La valeur sexuelle de l'expression a probablement suivi de prendre son pied, ce qui n'empêche pas un usage parfois fantaisiste et imagé : « La campagne prenait son fade avec la campagne », Bertrnad Blier, Les Valseuses, 1973.
L'expression prendre son fade est restée de connotation plus argotique et ne s'est pas répandue aussi largement dans la langue courante que son parallèle prendre son pied. Elle a gardé par ailleurs un sens strictement sexuel.
Comme le pied, le fade désignait la part du butin chez les voleurs du XIXe siècle.
Puis le mot est rapidement passé dans l'argot de tout un chacun, au point que Balzac l'employait, et que Delvau le désigne en 1866 comme : « quote-part de chacun dans une dépense générale ; écot que l'on paye dans un pique-nique. Mot de l'argot des voleurs qui a passé dans l'argot des ouvriers ».


Prendre son pied

Il s'agit véritablement ici d'une expression vedette, le mot de passe non seulement des jouissances contemporaines, mais de toute une génération lève-tabou, qui a vu son épanouissement autour des événements de mai 68.
Il est assez remarquable que cette expression, de construction après tout banale, qui a pris naissance dans le milieu des voyous, ait circulé si longtemps — un demi-siècle au moins — dans les profondeurs de l'argot et de la langue verte des zonards pour exploser soudainement dans le grand public et devenir le mot préféré de tout un chacun. C'est sans doute qu'elle touchait brusquement un archétype, en se remotivant dans l'inconscient collectif par l'image du bébé heureux qui s'empare de son petit pied pour le sucer, aussi bien que par celle de la femme, que relevait déjà Aristophane dans Lysistrata, qui saisit son pied au moment de la jouissance sexuelle.
Le mot pied, équivalent de fade, plus ancien et plus fréquent, est bien établi dans l'argot du début du XIXe siècle au sens de part de butin. C'est ainsi que Vidocq le présente dans Les Voleurs, en 1836 : « Pied. Les tireurs (voleurs à la tire) avaient autrefois l'habitude, en partageant avec les Nonnes et les Coqueurs (des complices spécialisés dans la manipulation des attroupements), de retenir, sur la totalité du chopin (butin), 3 ou 4 francs par louis d'or. Plusieurs tireurs qui existent encore à Paris, et qui sont devenus sages, avaient l'habitude de prélever cette dîme ».
Ce sens étroit paraît s'être développé dans la dernière partie du siècle pour prendre la valeur de part, de compte, de ration — toujours parallèlement à l'évolution de fade. On trouve dès 1878 j'en ai mon pied, pour dire j'en ai mon compte, j'en ai plus qu'assez, j'en ai ma ration, j'en ai ma claque — en somme j'en ai marre !!!
C'est probablement au travers de ce sens de ration portée à son comble, d'une femme qui prend sa ration, qui en a pour son compte dans les ébats sexuels que prendre son pied s'est installé d'abord dans la jouissance, puis, plus généralement, dans l'idée d'un plaisir très vif.
En effet, ce mot sorti de l'ombre au début des années 20 est resté longtemps attaché au plaisir exclusivement féminin.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la valeur non sexuelle de l'expression, devenue la plus fréquente aujourd'hui, est apparue dans l'usage à peu près en même temps que sa valeur d'orgasme !
Ainsi, les deux sens, propre et figuré, ont-ils cheminé de concert pendant plusieurs décennies dans des cercles relativement restreints avant d'inonder le champ des grands bonheurs publics.


Rouler un patin

Patin que les linguistes appellent déverbal du verbe ancien patiner qui avait le sens érotique de caresser avec insistance comme avec une grosse patte. Remplacé par peloter au XIXe siècle, patiner reprendra vie sous la forme rouler un patin dans les années 30 en pleine vogue du patin à roulettes !
À noter que le verbe peloter a donné lui aussi naissance à un calembour du même acabit : rouler un pélot, un palot, une pelle, tandis que la chaussure de patinage inspirera rouler une galoche


Rouler une galoche

Cette expression procède d'un calembour sur la galoche, chaussure de patinage, activité sportive très en vogue dans les années 30.
À noter que patin que les linguistes appellent déverbal du verbe ancien patiner qui avait le sens érotique de caresser avec insistance comme avec une grosse patte. Remplacé par peloter au XIXe siècle, patiner reprendra vie sous la forme rouler un patin.


Rouler une pelle

Le verbe peloter, qui remplaça au XIXe siècle celui de patiner (qui avait le sens érotique de caresser avec insistance comme avec une grosse patte) a donné lieu à un calembour : rouler un pélot, un palot, une pelle, tout comme patiner, qui refit surface dans les années 30, en pleine vogue du patin à roulettes, inspira rouler un patin et rouler une galoche (pour la chaussure de patinage).


S'astiquer la colonne

On a oublié le rôle symbolique que la colonne Vendôme, à Paris, a joué pendant tout le XIXe siècle.
Ce monument inauguré en 1810 à la gloire des armées napoléoniennes, et dont le bronze qui l'entoure provenait des 1200 canons pris à l'ennemi durant la campagne d'Austerlitz de 1805, frappa tout de suite l'imagination des Français.
Sous la Restauration, elle devint le symbole de la grandeur de la France et de l'Empereur déchu ; l'une des chansons les plus célèbres d'Emile Debraux, écrite en 1818, dont le succès ne s'est pas tari jusqu'au début du XXème siècle, se termine par ces vers qui furent une véritable scie :
« Ah ! qu'on est fier d'être Français 
Quand on regarde la Colonne »
Cette colonne Vendôme, donc, préfiguration érectile de la tour Eiffel, fut tout de suite comparée à un phallus géant. La colonne fut ainsi pendant un siècle le désignatif privilégié du pénis : « Le membre viril que nous sommes bien plus fiers de regarder ou de montrer à une femme que d'être français » (Delvau, 1864). Mérimée écrivait à Stendhal en 1832 : « Je voudrais pouvoir la mettre à votre disposition (une fille), elle vous apprendrait le règlement des colonnes et le casse- noisettes, inventions qu'on ne saurait trop louer ». 
Dans ces conditions, s'astiquer la colonne, ou se la polir, allait de soi !!!


S'envoyer en l'air

Atteindre la jouissance
S'envoyer en l'air semble bien être la forme populaire et laïque du monter au septième ciel des orgasmes châtiés.
L'expression entend une certaine franchise dans le laisser-aller, d'abandon et de liberté dans les ébats qui est bien sympathique.


Se branler

L'ancien verbe branler, si usuel alors, au sens de bouger, remuer, agiter s'est vu écarté de l'usage ordinaire grandement à cause de sa signification érotique qui a fini par l'emporter sur toutes les autres ; branler, c'est aujourd'hui masturber, et les vieilles locutions qui demeurent des anciens temps et s'emploient encore, telles que branler le chef, remuer la tête, branler dans le manche, être irrésolu, ou se mettre en branle, en mouvement, prennent involontairement une légère teinte égrillarde. 
Branler était déjà établi au début du XVIIe siècle dans son acception masturbatoire avec une double entente sur l'expression branler la pique, qui signifiait au sens propre faire le maniement de cette arme de combat. Témoin, ce passage sans aucune ambiguïté du Cabinet Satyrique de 1618 :
« Les Cons si estroits de cloture 
Mettent un Vit à la torture
Et le laissent sans mouvement : 
J'aymerois mieux bransler la pique 
Que de foutre en paralytique, 
Le plaisir gist au remuement »
La connotation sexuelle de ce verbe est si peu équivoque à l'époque qu'Oudin le relève intransitivement en 1640 : « Bransler, faire l'acte charnel »
Les meilleurs auteurs l'ont employé à la forme réfléchie et masturbatoire aux XVIIIe et XIXe siècles : « Elle m'a avoué que sa position devenait affreuse vers onze heures du soir. Je lui ai conseillé de résister le plus longtemps qu'elle pourrait, mais si elle était forcée dans ses derniers retranchements de tendre une main secourable à Ancillus et de le débarrasser de son superflu. Je veux dire de le branler. Je ne sais pas pourquoi je m'amuse à chercher des périphrases pour une chose aussi simple », Prosper Mérimée, Lettre à Stendhal, 1er décembre 1831.
À noter que se branler, terme générique du plaisir solitaire, était déjà courant et bien établi à la même époque.


Se sucer la pomme

Se bécoter
L'expression était déjà de mode au XIXe siècle, et relevée par Delvau en 1866 :
« Se sucer la pomme. S'embrasser, se bécoter. On dit aussi se sucer le trognon ». La pomme étant la tête, l'expression a duré aujourd'hui au sens de bécotage prolongé et incessant ; elle évoque des amoureux qui n'arrêtent pas de se lécher.


Se taper la colonne

Se taper apparaît dans le supplément du Dictionnaire de la langue verte de Delvau en 1883 : « Se voir refuser quelque chose ; s'en passer — Se masturber ».
Il est probable que le geste ait été pour quelque chose dans l'utilisation du mot, plus violent que polir ou astiquer ; l'idée de frustration par absence de sexe, de privation, a dû en découler.


Tailler une plume

La fellation des lettrés !
Cette expression a vu le jour chez les libertins lettrés, avant de se propager assez largement, mais modérément, tout de même, dans des couches plus populaires au cours de la première partie du XXe siècle. Jacques Cellard qui a bien fait le tour de la question l'explique ainsi : « La métaphore porte sur la plume d'oie dont on humectait le bec de la langue pour pouvoir le tailler au canif, opération souvent confiée à une femme. Un roman de 1868 a pour titre : Cécile Coquerel, tailleuse de plumes ». 
L'une des premières attestations de la locution est fournie en 1906 par Guillaume Apollinaire qui la situe dans le corps enseignant : « Ah ! Hélène, comme ta langue est habile ! Si tu enseignes aussi bien l'orthographe que tu tailles les plumes, tu dois être une institutrice épatante », Les Onze Mille Verges
Cette façon de dire est encore d'un usage assez fréquent ; elle semble même jouir d'un regain de faveur grâce à l'extrême popularité de tailler des pipes qu'elle a engendrée, et dont elle paraît être aujourd'hui une simple alternative farfelue pour l'auditeur non averti.


Tremper son biscuit

Cette métaphore naïve et transparente développe l'idée de faire une gâterie.
Il est possible que le choix de cette douceur ait été influencé par le vieux terme bistoquette, la pine.
Dans le genre alimentaire, il y a encore tremper sa nouille.
Une autre explication circule, en fait, et attestée dans la littérature libertine du temps de Sade...
Il s'agirait donc d'une pratique sexuelle scatologique, quand certains trempaient véritablement un bout de pain dans un vase de nuit avant de le goûter.
L'expression tremper son biscuit s'éclaire alors d'un jour nouveau, non dénué d'humour, mais je demande à voir l'homme savourer son biscuit une fois trempé : faut quand même être sacrément souple !!!
Blague à part, c'est sans doute l'aspect déviant et donc forcément excitant — ah ! le plaisir de l'interdit ! — qui explique le succès de cette expression que bon nombre d'autres auraient pu si facilement détrôner. Le fait aussi d'un jeu de mots sur un jeu de mots, ce triple sens qui permet à tout le monde de s'accorder dans une complicité coquine : certains se contentent de la douce comparaison avec le gâteau, tandis que d'autres, plus vicieux, se délectent d'une allusion franche, car faussement déguisée, à une pratique sexuelle très... crue !


Veuve Poignet

La vieille allégorie de la veuve Poignet, autrement dit la propre main du branleur solitaire, fit florès au XIXe siècle. Cette veuve secourable est bien difficile à interpréter : l'idée du veuf privé de sa femme qui serait un masturbateur habituel n'est pas très convaincante. Serait-il possible qu'il y ait eu à cette même époque un jeu de mots avec la veuve, la guillotine, parce qu'elle décalotte le vit ?... 
On peut penser aussi à la convoitise traditionnelle des jeunes veuves pour les adolescents ou les célibataires : Mme Machin est absente, on a recours à la veuve Poignet... 
En tout cas, cette personne, appelée aussi Mme Poignet est une bien bonne âme, une maîtresse idéale avec laquelle on ne se dispute jamais !


À boire, à boire, par pitié

Victor Hugo, Légende des siècles, XLIV, 4, vers 10 (1859) Pour avoir été, comme les Fables de La Fontaine, appris par cœur à l'école ou au lycée, les vers de Victor Hugo finissent toujours par revenir à la plume. Presque tous les vers d'Après la bataille pourraient être cités ici :
« Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous 
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, 
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille, 
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. »
Un gémissement attire l'attention du général Hugo.
« C'était un Espagnol de l'armée en déroute 
Qui se traînait, sanglant, sur le bord de la route »,
et dont le cri À boire, à boire, par pitié éveille la compassion du vainqueur. Au moment de recevoir la gourde, le blessé se relève et tire un coup de feu sur le Français en criant Caramba...
« Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière. 
Donne-lui tout de même à boire, dit mon père »


Aide-toi, le ciel t'aidera

La Fontaine, «le Chartier embourbé », Fables, VI, 18 (1668)
Serait ce là la constatation de l'inutilité d'un appel au Ciel quand on peut arriver à ses fins par soi-même ? Faut-il comprendre que Dieu ne peut pas plus que ce que l'homme fait pour se sauver ?
« D'autres comprennent cette exclamation comme une exhortation à l'effort, avec un brin d'hypocrisie, qui pourrait même devenir un conseil d'égoïsme, comme d'aucuns l'interprètent encore »... 


Aimez-vous Brahms ?

Titre d'un roman de Françoise Sagan (1959)
L'héroïne, invitée par cette question à un concert par un jeune homme de quatorze ans son cadet, voit soudain basculer toutes ses certitudes. 
« C'était le genre de questions que les garçons lui posaient quand elle avait dix-sept ans.» 
Il lui semble qu'elle révèle «tout un immense oubli : tout ce qu'elle avait oublié, toutes les questions qu'elle avait délibérément éviter de se poser. » 
Elle découvre subitement la différence entre aimer et savoir qu'on aime : si dans le domaine culturel, la perte de la sensation immédiate est triste, mais non vitale, la question devient grave lorsqu'elle concerne le compagnon avec qui elle vit. Aime-t-elle Roger comme sa mère, sa vieille nourrice, sa voiture ?
La banalisation de l'amour et la nécessaire remise en question de certitudes sont résumées dans ces trois mots.



Ainsi parlait Zarathoustra

Poème philosophique de Nietzsche (1883-85)



Alchimie du verbe

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, « Délires », II (1873)


Amour, amour, quand tu nous tiens / on peut bien dire : adieu prudence !

Allusion au « Lion amoureux », de La Fontaine, Fables, IV, 1
La morale s'applique à ceux qui se sont laissés dépouiller de tout par amour et dont on jette l'écorce sans remords.





Appeler un chat un chat

Allusion à la première satire de Boileau (1666), longue critique de la société parisienne par un poète en passe de s'exiler et qui n'a jamais réussi à se plier à la courtisanerie.
« Je ne sais rien nommer si ce n'est par son nom.
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon. » (v. 52)
Charles Rolet, procureur au Parlement, avait apparemment cette réputation ailleurs que dans la satire de Boileau. Aujourd'hui, et peut-être à cause du double de chat, l'allusion invite à s'affranchir de toute pudeur de langage, plutôt qu'à exposer hardiment sa pensée. 
Si elle ne suffit pas, on peut l'assortir de ces vigoureuses formules empruntées à Béroalde de Verville, qui avait bien besoin de ce genre de justification :
« Les paroles ne sont point sales, il n'y a que l'intelligence 
Un étron incommode-t-il le soleil, bien que ses rayons s'y jettent ?
Seriez-vous bien aise que l'on vous ostat le cul pource qu'il est puant, & le sera jusqu'à la mort ? »
L'auteur du Moyen de parvenir expliquait ses comparaisons que les mots les plus crus avaient leur place dans ses discours... Grâce à Boileau, en termes plus galants, on peut aujourd'hui le dire.


Après moi le déluge

Il s'agit plus d'une citation que d'une expression, et elle nous vient de Louis XV, roi nonchalant et paresseux aux goûts extravagants, XVIIIe siècle :
« Tout cela durera aussi longtemps que moi... Après moi, le déluge. »
Quant à en connaître le sens, il n'est qu'à se rappeler l'épisode biblique du Déluge...


Attacher le grelot

Au cou du chat
C'est à La Fontaine que l'on dit la locution. Dans sa fable Le « Conseil tenu par les Rats », ceux-ci décident d'attacher un grelot au cou du terrible chat Robillard pour contrôler ses allées et venues. 
Attacher le grelot est aujourd'hui attirer le premier l'attention sur le danger d'un situation.


Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain

D'après Edmond About, Le Roman d'un brave hommech. 16 (1874)
Incarnation du moralisme progressiste du XIXème siècle, prophète de la trinité bourgeoise Travail-Patrie-Famille, About avait romancé, pour illustrer sa conception du brave homme, l'exaltation et les dangers de l'ascension sociale. Dumont, son héros narrateur, raconte à cinquante ans son trajet de la misère à la fortune, puis de la ruine au redressement, en montrant comment l'amour de sa femme l'a soutenu dans les épreuves : « Je ne sais pas s'il en existe au monde une plus belle, conclut-il, car l'idée de la comparer à une autre ne m'est jamais entrée dans l'esprit. Ce que je puis vous assurer, c'est que je l'aime aujourd'hui un peu plus qu'hier et un peu moins que demain. » 
Ainsi s'achève le roman dans la fusion des ascensions sentimentale et sociale...


Avoir les yeux de Chimène

Boileau, Satires, IX, vers 232 (1667)
Lorsqu'en 1637 Corneille fit représenter le Cid, le public lui fit un accueil triomphal qui dut éveiller quelques jalousies parmi les confrères de l'auteur. Un Rouennais pouvait-il impunément s'imposer à Paris ? C'est un compatriote, Georges de Scudéry, qui attacha son nom à la querelle du Cid en attaquant Corneille sur le plan théorique et entraînant à sa suite les milieux intellectuels parisiens, peut-être avec l'appui de Richelieu. Le ministre pouvait voir d'un mauvais œil, en effet, cet acte d'indépendance d'un de ses auteurs, puisque Corneille appartenait au groupe des Cinq Auteurs patronnés par Richelieu.
L'Académie elle-même dut prendre position et reprocha à Corneille de n'avoir pas respecté dans le Cid les règles classiques, la bienséance et la morale.
Dans cette condamnation, plus nuancée que celle de Scudéry, on a pu voir aussi la patte de Richelieu, bien que son rôle soit contesté dans la querelle.
C'est à ces événements que fait allusion Boileau dans sa IXe satire :
« En vain contre le Cid un ministre se ligue,
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. »
C'est donc la bonne poésie attaquée par la critique et vengée par le public que désigne primitivement l'allusion. Mais on dit bientôt qu'avait les yeux de Rodrigue l'amant trop aveuglé par la passion pour voir les défauts de sa maîtresse. La bienséance inventa donc les yeux de Chimène, puisque les hommes n'ont ni le monopole du cœur ni celui de l'aveuglement. C'est une expression qui est restée au sens figuré.


Beaucoup de bruit pour rien

Titre d'une comédie de Shakespeare (1598) 
« Much ado about nothing »

Bon appétit, messieurs !

Victor Hugo, Ruy Blas, III, 2 (1838)
Ainsi stigmatise-t-on encore ceux qui se réunissent pour se partager le gâteau , requins de la politique ou de la finance.


Bonjour tristesse

Paul Eluard, la Vie immédiate, « À peine défigurée » (1932)
Repris par Françoise Sagan comme titre de son premier roman, en 1954.


Bottes de sept lieues

Charles Perrault, Le Petit Poucet (1697)
Si le rêve d'une victoire conjointe sur l'espace et le temps est aussi vieux que l'homme, les progrès technologiques ont relégué au rang des mythologies enfantines les bottes de sept lieues, les sandales ailées de Persée, les talonnières d'Hermès ou la jument de Mahomet, dont les enjambées s'étendent aussi loin que peut porter la vue.
La lieue gauloise valait 1,5 mille romain. Le mille, cependant, variait du simple au double selon qu'on le calculait en pas (gradus) ou en pas doubles (passuus) : la lieue pouvait donc osciller entre 2,4 et 4,8 km... À l'époque de Perrault, la lieue de France est estimée à 3898 m, ce qui donne à l'ogre des enjambées de 28 km !
Perrault a explicitement fait de son héros l'ancêtre de nos facteurs. Le Petit Poucet, nouvellement chaussé après son aventure, devint le messager du roi dans les batailles lointaines et celui des dames séparées de leur amant. Il lui arrivait aussi de porter les lettres des bourgeoises à leur mari, mais plus rarement, car la course était mal payée : l'astucieux marmot peut donc être considéré comme l'initiateur de la grève postale pour revendications salariales !
Mais on peut aussi interpréter plus audacieusement ces bottes de sept lieues. Le rapport censé exister entre la longueur du pied et la longueur (ou la profondeur) des organes sexuels est un préjugé répandu depuis le Moyen Âge.
Les chaussures en ont hérité, comme le rappelle le couplet de Cadet Roussel qui attribue trois souliers au muscadin :
« Le troisième n'a pas de semelle, il s'en sert pour chausser sa belle... »
Est-ce d'une botte de ce genre que s'empare le Petit Poucet ? Bien des indices ont permis aux psychanalystes de se pencher sur l'inconscient de M. Perrault. Sans doute faut-il avoir l'esprit singulièrement mal tourné pour souligner qu'il n'y a pas de bottes de sept lieues qui fatiguent fort leur homme... Mais un rapprochement avec Le Chat Botté ne manque pas de pertinence. À peine l'animal a-t-il chaussé les bottes qu'il réclame, qu'il devient Maître Chat, acquérant la respectabilité et la hardiesse qui lui font défaut.
Dans les deux cas, il y a un cadet de famille, oublié dans la succession ou tenu comme quantité négligeable (considéré donc comme une fille juste bonne à servir un chat) aspirant à la domination, et y parvenant après s'être chaussé royalement. Coïncidence pour le moins troublante, pour un auteur qui fut lui aussi cadet d'une famille nombreuse, mais qui dépassa ses aînés sur la route de la gloire grâce à ses bottes de sept lieues.