La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres

Mallarmé, Brise marine, Poésies (1898)
Ainsi commence un des plus célèbres (parce que parmi les plus accessibles) poèmes de Mallarmé, dans lequel la lassitude des plaisirs, tant des sens que de l'esprit, invite à fuir le quotidien (« Fuir ! là-bas fuir ! »). La phrase évoque une allusion biblique, tant par sa structure (« La chair est faible ») que par le sens figuré du terme (péché de chair). Mais c'est plutôt au vieil adage latin qu'elle renvoie (tristis homo post coitum), et, plus que la fuite chrétienne devant la tentation du monde, elle exprime l'émoussement des sens du jouisseur revenu de tout. La fuite, chez Mallarmé, n'en est pas moins paradoxale. La chair, pour lui, est également lieu de fuite (« Angoisse, tristesse d'été ») lorsque l'Idéal, trop vague pour être jamais accessible, obsède le mendiant d'azur jusqu'à le hanter (« l'Azur »).
Et « Brise marine » contient à la fois les plus belles expressions de l'espoir (« Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ») et de sa vanité (« Un ennui, désolé par les cruels espoirs »).
Aujourd'hui, l'allusion est restée synonyme de Mallarmé. Si elle vient spontanément sous la plume pour traduire l'inanité des plaisirs matériels et spirituels, elle peut également traduire la recherche langagière dont Mallarmé est resté le symbole.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire